Non! La sonnerie retentit, stridente. Les habituels piaillements retentissent, certains se plaquent bien vite les mains sur leurs oreilles, dans l'espoir, illusoire, d'atténuer ce détestable signal de notre libération. Non, non, je ne veux pas partir. Je ne veux pas me lever de ma chaise inconfortable, je ne veux pas ramasser mes cahiers et feuilles éparses pour les fourrer au fond de mon sac, je ne veux pas être la dernière à quitter ma classe, passant devant les yeux interrogateurs du prof habitué au contraire à voir ses élèves si ruer hors de la salle, pour me heurter une fois de plus au monde extérieur. Je ne le veux pas, mais je le fais. Je reviens peu à peu à la réalité, quittant le monde sublime de la poésie, des longues envolées lyriques, de la passion, ce monde où je me sens si bien, comme si je pouvais me rouler en boule au creux de chaque vers, retrouvant momentanément la paix. Un semblant de bonheur.
Bousculée, frappée par des épaules indifférentes, fauchée par les sacs négligemment balancés, je tente de me couler dans la foule, doucement, de me fondre dans ce grand corps mouvant qui s'écoule lentement par les sorties. Je suis emportée loin de mon casier, où il faut pourtant absolument que je passe, mais qu'importe, je suis tellement bien, là, pressée dans cette humanité débordante, perdue au milieu de tant d'inconnus. Pendant quelques secondes, je m'oublie, je deviens une anonyme parmi tant d'autres. Je ne suis plus
moi.
Une fois sortie, plantée seule sur le perron, je finis par reprendre mes esprits, bien malgré moi, et je fais demi tour. Des visages presque moqueurs se tournent vers moi, mais je n'y fais pas attention. N'y fais
plus attention. Je jette mes livres dans mon casier, en récupère un autre. Je me dirige ensuite vers l'issue de secours. Je sais parfaitement que je n'ai absolument pas le droit de l'utiliser ainsi et que si quelqu'un m'apercevait j'aurais sans doute de graves ennuis... Mais cette sortie m'offre le double avantage de déboucher à seulement quelques mètres de mon arrêt de bus, et surtout de m'éviter d'avoir à traverser la rue devant mon lycée. Tous les élèves ont l'habitude d'y rester traîner entre amis après les cours, riant, discutant, se bousculant, se draguant parfois et s'embrassant, souvent. Mais moi jamais je ne reste. Peut-être parce que je n'ai pas d'amis. Et puis je déteste voir tous ces jeunes si souriants, si insouciants. Si heureux.
Une fois de plus je dois courir pour attraper mon bus. Un véritable cauchemar : mon sac se met à balloter dans mon dos, mes longs cheveux bruns voltigent devant les mes yeux, m'obligeant à lever régulièrement la main afin de les recaler derrière mon oreille, et à chaque fois j'arrive rouge et essoufflée, les cheveux en bataille. Pitoyable. Une fois de plus des regards interrogateurs me détaillent. Allez-y, regardez-moi, observez-moi, dévisagez-moi, si vous saviez comme je m'en fous.
Je descends enfin, heureuse de retrouver l'air frais. C'est fou comme dès qu'un mince rayon de soleil daigne pointer le bout de son museau, tout le monde se sens obligé de sortir les T-shirt sans manches. Résultat, les odeurs de transpiration émanant de toutes ces aisselles en liberté sont rapidement intenables. J'arrive en vue de ma maison, grise, sale, souillée par de grandes dégoulinades sous les fenêtres aux carreaux noircis de crasse. J'ai beau passer des heures à les frotter inlassablement, rien n'y fait. A croire que la saleté est littéralement incrustée dans le verre. Tout comme le malheur est incrusté dans toute la maison. Insensiblement, mon pas ralentit, comme si mon corps et mon esprit s'était ligués contre moi afin de m'empêcher de rentrer dans ce qui est pourtant mon foyer. Enfin, foyer...
« Maman ? Mamaaan ?? »
Mon appel resta sans réponse. Une peur intense, que je connais malheureusement très bien, pour l'expérimenter quasiment chaque jour, commence à m'envahir, en commençant par le bas. Mes jambes deviennent molles, molles, si molles que j'ai soudainement l'impression que je ne pourrais plus jamais me dégager de l'engourdissement familier qui s'empare de moi. Car je sais ce que je vais trouver. Chaque soir j'espère naïvement qu'il en sera autrement, que non, cette fois ce ne sera pas pareil à tous les jours précédents, que cette fois je trouverai ma mère simplement allongée sur son lit, indolente, en train de lire peut-être, ou simplement regardant par la fenêtre. Mais chaque soir la même situation se répète, et la folie que je sens poindre en moi est chaque fois plus envahissante, violente. Je voudrais m'allonger, à même le sol glacial, qui peut-être pourrait apaiser les battements désordonnés de mon c½ur et la brûlure dévorante de mon front. Mais je ne m'allonge pas. Je pose lentement mon sac, j'enlève mon manteau et le suspends, je grimpe l'escalier marche à marche, je me dirige vers la chambre de ma mère. J'ouvre la porte.
Et découvre le spectacle qui est maintenant devenu quotidien : ma mère vautrée en travers d'une large flaque de vomi, une main pendant lamentablement au-dessus du vide, à quelques centimètres d'une bouteille vide, qu'elle a dû laisser rouler avant de s'enfoncer dans les vapeurs tourbillonantes de l'alcool.
Comment peut-elle m'infliger ça, comment ? Depuis le départ de papa, elle se consume à petit feu, elle se désagrège et se dissout dans l'alcool. Mais elle ne se rend pas compte que dans le même temps, elle me détruit. Qu'elle m'abandonne. Et ça fait mal, si mal.
Mais je dois être forte, pour moi et pour elle, pour nous sortir de là, pour nous empêcher de sombrer dans le désespoir. Je dois avoir la force que ma mère n'a pas. Alors je me penche vers elle, la soulève délicatement et la porte jusque dans la baignoire.