Berlin. Mon cauchemar, désespérément réel, juste là devant mes yeux qui refusent encore obstinément d'y croire. Moi-même je ne réalise toujours pas que je suis de retour dans cette ville que je m'étais pourtant juré de ne plus jamais revoir... La gorge nouée, obstruée par des années et des années de douleur et autant de nuits de désespoir, je me décide enfin à franchir la douane. Voila maintenant 3h que je repousse inlassablement l'échéance, 3h que je suis stupidement assise devant le tapis roulant déversant des flots de bagages à tous ces voyageurs terriblement pressés. Ils ont hâte de se ruer dans le vacarme de la rue, dans le mouvement trépidant de milliers de vies, hâte de rejoindre leurs amis, collègues et familles. Moi personne ne m'attends, personne ne sait même que je suis ici. Et tant mieux, c'est déjà assez difficile comme ça... Et c'est pourquoi je viens de passer 3h à tenter de refouler la panique qui envahit mes veines à grandes giclées acides, 3h que j'essaye de me persuader que la raison qui m'oblige à revenir sur ce lieu de tellement de souffrance, que cette raison, oui, en vaut la peine...
Enfin j'agrippe brutalement la poignée de mon sac à main et me lève rapidement, le plus vite possible, afin de m'empêcher de penser plus longuement encore à ce que je suis en train de faire. Comme possédée par une détermination dont je ne soupçonnais pas même l'existence et encore moins la violence, je me dirige à grandes enjambées vers les bureaux de douane. La chance, ou le sort, comment savoir ici, semble être de la partie : exceptionnellement il n'y a pas de queue devant les guichets, et mon passeport américain ne pose aucun problème. Tout bonnement incroyable. A croire que Berlin est pressée que je la rejoigne...
Et sans soudain, sans que je l'en sois vraiment rendue compte, me voila à l'air libre, recrachée par l'aéroport dans la gueule grondante de Berlin. Je rentre insensiblement la tête et arrondie les épaules dans l'attente du déferlement de ces souvenirs terriblement douloureux qui devrait m'engloutir, mais non, rien ne vient. Ce n'est qu'alors que je réalise que je ne reconnais pas la rue, tout a tellement changé, je ne sais plus où je suis, je me sens perdue. Et trahie. Je foule un sol que je hais de toutes mes tripes, je respire un air vicié de tant de terreur et de morts, et je ne ressens absolument rien. Comme anesthésiée.
Mais je suis réaliste, la douleur viendra, au moment où je m'y attendrais le moins évidemment. Elle me cassera, me brisera dans son étau, et me laissera à bout de forces, tremblante et suffocante... J'ai eu le temps d'apprivoiser ma souffrance durant toutes ces années, nous sommes devenues très proches, intimes même. C'est un chat noir qui jamais ne me quitte, qui toujours rôde autour de moi, guettant le moindre signe de faiblesse pour fondre sur moi toutes griffes dehors. Il vient se frotter amoureusement à mes mollets en ronronnant de contentement les jours de déprime, et lorsque la nuit se fait trop sombre, trop longue, quand la détresse est trop profonde, il vient se lover sur c½ur, me coupant le souffle et m'asphyxiant lentement sous son poids toujours croissant... Oui, la douleur et moi sommes de vieilles amies maintenant.
La pluie se met à crépiter sur le béton, le métal et le verre comme des rafales de mitraillettes, réveillant d'affreux échos jamais éteints sur les façades de cette ville maudite. Oui, les fantômes rôdent toujours, hurlant au vent leur désespoir, pleurant leur misère. Les gouttes ruissellent en cascades sur mes joues déjà trempées de larmes, meurtries par des années d'horreur.
Berlin sous la pluie dépose sur mes lèvres entr'ouvertes une amertume brûlante...